Architecture

 

ARCHITECTURE TRADITIONNELLE ET PAYSAGE DU MEZENC

L’habitat rural traditionnel du Mézenc est avant tout associé à l’activité de l’élevage. Le pastoralisme très ancien et son évolution ont permis la création sur le plateau d’un habitat permanent assez bien connu à partir du début des temps modernes. Ce type d’habitat traditionnel, très répandu à ces altitudes au XVIIIe et au XIXe siècle, nous montre dès l’origine une remarquable adaptation aux conditions climatiques et aux ressources naturelles. Isolé ou regroupé en hameaux et villages, cet habitat est aujourd’hui une des composantes importantes des paysages du Mézenc naturellement constitué de rochers, de forêts, de landes ou de prairies au milieu desquelles figurent quelques rares cultures.

 

Vue depuis Peyrot
Vue depuis Peyrot (photo GR)
L’intérêt pour l’architecture rurale traditionnelle du Mézenc est relativement récent. Ce qui frappe en premier lieu le visiteur, au milieu du XIXe siècle, c’est sa lourdeur et sa pauvreté. Il reste presque sans intérêt pour Gaston Fontanille qui le décrit de manière approximative au début du XXe siècle tout en vantant les mérites touristiques du Velay. C’est A. Fel qui le premier dans sa thèse de géographie Les hautes terre du massif central, souligne l’originalité de cet habitat dispersé dans les « pacages de bonne qualité », uniques en Auvergne, et propres à accueillir les troupeaux de la plaine. L’intérêt pour l’architecture vernaculaire en Mézenc apparaît en réalité à partir des années 1970, comme c’est le cas dans toutes les régions française. De nombreuses études lui sont consacrées à partir de cette date et surtout dès 1987 dans les Cahiers du Mézenc ou encore dans le numéro spécial du Fil de la Borne consacré au « Mézenc, Pays de confins, gens et usages » en 2003 (voir ci-dessous une courte bibliographie). A défaut d’une étude de synthèse plus récente, ces publications nous permettent de tenter une présentation générale de cet habitat rural traditionnel et de souligner la qualité de la relation qu’il entretient avec le paysage comme a pu en témoigner par exemple l’exposition « Architecture et paysage en Mézenc » organisée par l’Association pour la Préservation des Paysage du Mézenc en août 2014 aux Estables.

 

exposition-quatre-architectes-en-mezenc

MEZENC EXCEPTIONNEL IV
« Paysage & Habitat »

QUATRE ARCHITECTES EN MEZENC
Exposition de dessins et aquarelles
Laurent BECHETOILLE, Robert FALARZ, Claude PERRON, Jean PESTRE

du 2 au 10 août 2014
MAIRIE DES ESTABLES
Ouvert tous les jours de 10heures à 18h00

Techniques et économie traditionnelles :
Il est difficile aujourd’hui de se faire une idée exacte de l’ampleur de la présence de l’habitat sur le plateau tant nombre de grandes fermes ont disparu avec le recul de l’activité agricole et l’exode rural.

 

braye d'alambre

Braye d’Alambre (Disparue), Dessin J. Pestre
Comme l’écrit Jean Pestre, « L’organisation et le style architectural du Mézenc ne sont pas nés d’un jet spontané […] La nature des sols, les contraintes climatiques et l’évolution agricole ont poussé les paysans […] à adapter leurs habitats à ses spécificités ». Comme tout art de bâtir traditionnel, cette adaptation s’est réalisée avec une remarquable économie de moyen. La transmission des principaux traits de cet habitat sur une très longue période a été possible en raison même de l’isolement de cette région. « Cet éloignement a figé les paysages, les modes de vie, et par conséquent un habitat dont quelques unités sont les témoins […]. Les immenses étendues des hautes terres du Mézenc sont ainsi parsemées de fermes isolées, les écarts ».

 

Mézenc j pestre

Photo J. Pestre
La ferme des Plantins, commune des Estables, présente une des plus anciennes dispositions d’un carré d’habitation. Il est daté de 1541. La grange-étable couverte en paille qui l’accompagnait a été refaite et couverte en lauze au début du XVIIIe siècle. On peut néanmoins supposer que la typologie et l’organisation de ces fermes n’ont pas varié jusqu’à nos jours. Le plan au sol est rectangulaire. Les murs sont de pierre volcanique prises sur place. D’épaisseur variable, ils atteignent souvent un mètre d’épaisseur et plus. Un plancher sur solives sépare l’étable située au rez-de-chaussée, de la grange servant de réserve au fourrage laquelle est accessible par une rampe extérieure: la montade. A l’avant de ce rectangle ou accolé, à bonne exposition, se trouve le carré d’habitation. Il existe souvent une entrée commune au bétail et aux hommes, appelée arcas (parfois voûtée) dans laquelle on pénètre par une porte cintrée. Le carré d’habitation comporte une vaste cheminée typique des régions de montagne, souvent accompagnée d’un four. Cette pièce éclairée par une seule petite fenêtre est la pièce principale d’habitation. Elle reçoit les lits clos en bois qui la séparent parfois de l’étable quand celle-ci ne les reçoit pas directement. La majorité des fermes, des plus petites aux plus imposantes comme la Blache ou Tombarel, aujourd’hui toutes deux ruinées, présente cette configuration .

 

plan d'élévation de la Blache

Plan, élévation et perspective de la Blache, dessin J. Pestre

Architecture et paysage :
Les fermes traditionnelles du Mézenc composent des volumes assez simples, ramassés et compacts qui rassemblent différentes fonctions notamment celui de stocker le foin pour la nourriture du bétail durant les longs hivers. Le toit devient l’élément le plus important et le plus visible dans le paysage. Ces toitures se différencient selon le type de couverture utilisé. Les chaumières couvertes de paille de seigle ou de genêts présentent un toit en forme de triangle isocèle, par conséquent à forte pente (140 %), et qui descend souvent jusqu’au sol, les murs apparaissant principalement sur les pignons. Il s’agit du type de couverture le plus ancien, le plus économique (les charpentes en bois sont relativement rudimentaires) et le plus répandu même s’il n’en reste aujourd’hui que quelques dizaines d’exemplaires.
ferme philipferme perrel

Ferme Philip (couverture en genêt)

Charpente de la ferme des frères Perrel (Photo A. Aubry)

La couverture en lauze a peu à peu remplacé au cours du temps (principalement à partir du XVIIIe siècle) les couvertures en paille pour des raisons de durabilité et de résistance au feu. Les toits en lauze couvrent de longs versants réguliers à pente plus faible (60-100 %) et dominant des façades relativement nues, comme repliées sur elles-mêmes. L’utilisation de la lauze extraite localement nécessite la réalisation de charpente robuste en bois assemblé destinée à dégager dans la grange un vaste volume intérieur.

croq charpente

Croquis d’une charpente destinée à une couverture en lauze

Maison à Peyrot

Maison à Peyrot (photo M. Viallon)

Chaumière à Montbrac 1Chaumière à Montbrac 2

Chaumière (disparue) à Montbrac (photo J. Chervalier)
(Photo A. Aubry)
Quelque soit le type de toitures utilisé la position de la grange-étable sur le terrain est toujours d’une grande logique. Elle tient compte de l’adaptation au relief typique de pays tourmenté. L’accessibilité à chacun des niveaux est directe. L’accès à l’étable et à l’habitation est situé au niveau du sol naturel et celui de la grange est aménagé le plus souvent dans la pente. Les constructions sont souvent semi-enterrées et émergent à peine; les murs extérieurs ne sont pratiquement pas visibles ce qui assure aux bâtimentx une protection contre le froid et le vent.

le plo

Le Plo (aujourd’hui ruinée)
Les prolongements extérieurs de l’habitation jouent aussi un rôle très important dans la relation qu’entretient cet habitat rural traditionnel avec son milieu naturel et partant avec le paysage. Parmi ces derniers, figurent les jardins et leurs murs de clôture en pierres sèches, l’arbre souvent isolé près de l’habitation, et les différentes annexes (fours, bergeries, puits) et les différents chemins et sentiers reliant ces espaces, quelquefois longeant un ruisseau.

 

les seuils
Les Seuils vers 1980 (photo R. Falarz)
Les nouveaux moyens de communication ont permis depuis quelques dizaines d’années le désenclavement du plateau du Mézenc en le rendant proche des grands agglomérations. Aujourd’hui cet habitat ancien connait un regain d’intérêt mais avec un changement dans la nature de son occupation. L’activité touristique se développe à partir de fermes restaurées à cet usage et souvent dans le respect de l’architecture et des paysages. L’arrivée de nombreux résidants secondaires a aussi permis de préserver cet habitat traditionnel aujourd’hui recherché.

Houches avant

Les Ouches, avant restauration (photo J. Pestre)

ouches après

Les Ouches, après restauration (photo F. Lavachery)
A l’opposé, il ne faudrait pas que l’usage irraisonné des moyens techniques nouveaux, comme l’implantation d’aérogénérateurs par exemple, n’altère durablement les subtils rapports d’échelle, lentement élaborés, dont témoigne cet habitat rural traditionnel et ne détruise en fin de compte la qualité des sites et des paysages autrement dit l’attractivité principale de ce territoire de montagne.

 

Bibliographie
Thomas M. et F., « La maison vivaroise du haut plateau », L’Almanach vivarois, 1927, p. 77-78.
Ulysse Rouchon, La vie paysanne dans la Haute-Loire, Le Puy-en-Velay, éditions de la société des études locales, 1933, vol. I, p.31-33.
Laurent Bechetoille, Vie et architecture paysanne en Haute-Ardèche: la ferme saint-agrévoise et sa construction traditionnelle, Saint-Etienne, I.G.C., 1978, (réed., Annonay, l’auteur, 1990).
Roger Nicolas, « L’architecture rurale sur le plateau du Mézenc, Cahiers de la Haute-Loire, 1980, p. 131-174.
Jean Chervalier, « Les chaumières du Velay de 1650 à nos jours », Cahiers de la Haute-Loire, 1981, p. 55-100 (Idem, Le Puy, Editions des Cahiers de la Haute-Loire, 1982)
Michel Carlat, La Chartreuse de Bonnefoy, ses grangers et les communautés paysannes du Gerbier – Mézenc de 1500 à 1788 : Jalons pour une histoire économique et sociale, 1986, Cahiers de la Haute-Loire, pp. 103- 145.
Michel Carlat, « L’habitat rural du Gerbier-Mézenc », Les Cahiers du Mézenc, n°1, 1987, p. 21-39.
Michel Carlat, « La datation par la dendochronologie », Les Cahiers du Mézenc, n° 3, 1991, p. 89-94.
Roger Nicolas, « Habitat et Terroir des hommes du Mézenc, le versant ligérien au cours des XIXe et XXe siècles », Les Cahiers du Mézenc, 1991, p. 63-86.
Michel Carlat, Christian Dormoy, « De pailhisse en queyrat, la mémoire engrangée, Les Cahiers du Mézenc, n°4, 1992, pp. 9-56.
Maurice Robert, Maisons paysannes d’Auvergne, tradition, technique, société, Limoges, C.A.M.A.C., 1992.
Michel Carlat, Les granges de Bonnefoy de 1789 à nos jours: Grandeur et décadence, Cahiers de la Haute-Loire, 1993, p. 261-314.
Michel Carlat, Christian Dormoy, Christian Orcel, « La dendochronologie au service de la connaissance d’un patrimoine bâti en péril: les granges du plateau arcéchois », Revue du Vivarais, n° 1, janvier-mars 1996, p. 27-52.
Michel Carlat, Christian Dormoy, « Plantin des chartreux », Les Cahiers du Mézenc, n° 9, 1997, p. 57-64.
Michel Engles, « Un procédé constructif original: la crota-pailhissa », Les Cahiers du Mézenc, n°11 (juillet 1999), p. 57-68.
Michel Engles, « Feu nos chaumières », Les Cahiers du Mézenc, n°14, 2002, p. 89-95.
Jean Pestre, « En pays du Mézenc », Le Fil de la Borne, n° 29, février 2003 (numéro consacré au « Mézenc, pays de confins. Gens et usages »), p. 23-66.
Michel Engles, Alain Grossier, « Piquons ou attachons le genêt. La chaumière de Philip à Saint-Eulalie », Les Cahiers du Mézenc, n° 16 (juillet 2004), p. 69-74.
Jean-Paul Rique, « Sur les traces du Tombarel », Les Cahiers du Mézenc, n° 21 (juillet 2009), p. 27-42.
Aline Durand, Martin de Framond, Pierre-Yves Laffont et altri, « La maison rurale dans le massif central méridional. Approches croisées historiques et archéologiques (XIIe-XVIe siècle) Gévaudan, Rouergue, Uzège, Velay, Vivarais », dans Aline Antoine (éd.), La maison rurale en pays d’habitat dispersé, de l’antiquité au XXe siècle, PUR, Rennes, 2005, référence électronique http:books.openedition.org/pur/11698, généré le 25 août 2015.

 

RF & GR
Août 2015